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Æîðæ Ðîäåíáàõ (Georges Rodenbach) (1855-1898)
Une heure. Pour la table d’hôte On a sonné dans chaque hôtel. Ici le sans façon est tel Qu’on met les enfants côte à côte. Mais aujourd’hui ces chers petits Qui les autres jours en cachette Piquaient dans les plats leur fourchette Pleins de gaîtés, pleins d’appétits, Ne mangent pas de tarte aux fraises, Pas même au dessert de bonbons, Poussant des cris, faisant des bonds, Bruyants et fiévreux sur leurs chaises. Ils ont leur robe aux plis bouffants, Ils ont leur robe en mousseline, Et font leur voix la plus câline Car c’est tantôt le bal d’enfants. Trois heures. Enfin on se lève ; Comme un dernier coup de pinceau Qu’un peintre donne à son tableau, Un dernier ruban les achève. C’est bientôt le moment du bal, Et comme il sied qu’on soit prodigue On prend des bouquets sur la digue Puis on entre dans le Kursaal. Les musiciens sur l’estrade Vont accorder leurs violons ; Tels les oiseaux dans les vallons Quand ils commencent leur aubade. Les plus jeunes se rassemblant, Gênés dans leurs mises coquettes, Se détachent sur les banquettes De velours rouge — tout en blanc. On leur a dit de prendre garde À leurs costumes élégants ; Ils mordent le bout de leurs gants Un peu troublés qu’on les regarde. Les grands garçons, les bons danseurs, S’essayent sur le parquet qui glisse ; Il est mal ciré, trop peu lisse Au gré des petits connaisseurs. En robes claires, les fillettes Assises le long des sophas Ont des sourires déjà fats Quand on admire leurs toilettes. Tout ce groupe frais et changeant Va commencer bientôt ses rondes ; À leur voir tous des boucles blondes On dirait de petits saint Jean. Ils sont impatients d’attendre, Et dans ces blonds cheveux bouclés Comme des bleuets dans les blés, Frissonnent des nœuds d’azur tendre. Enfin le signal est donné : On court, on s’appelle, on s’arrange ; Et c’est une mêlée étrange Où chaque couple est entraîné. Beaucoup ne font que des ébauches De pas brusques, de pas pesants ; Ils sont d’autant plus séduisants Qu’ils sont plus troublés et plus gauches. Ils dansent très bien les polkas Et tout en dansant ils s’embrassent ; Mais dans les valses s’embarrassent Leurs pieds migrions et délicats. C’est comme un paradis terrestre Tout rempli d’anges trébuchant ; Et leur voix, plus douce qu’un chant, Se mêle aux accords de l’orchestre. Soudain vibre un cri de douleur ! C’est un petit couple qui tombe ; On dirait un cri de colombe Prise aux filets d’un oiseleur. Bientôt commencent des églogues Dont Virgile serait jaloux, Tant leur langage est simple et doux, Tant sont charmants leurs dialogues. L’un demande : « Dansons-nous, dis ? » Elle répond : « Je suis en nage. » Un autre dit : « Quel est ton âge ? » — Douze ans, fait-elle. Elle en a dix. Plus loin une coquette appelle Un charmant petit cavalier : « Tiens, regarde ! un nouveau collier ; Ne me trouves-tu pas plus belle ? » « Veux-tu valser ? » dit-il. — « C’est fait, Dit-elle. Je t’inscris d’avance… » Car ceux-là sont de connivence ; Ils vont prendre un verre au buffet. Un autre lui lance un sourire, Puis elle inscrit sur son carnet Un nom qu’à peine on reconnaît Car elle sait à peine écrire. On crie, on se cherche partout, On rit, on se perd, on s’appelle ; Pour danser on veut la plus belle Comme au jeu de cartes l’atout. Et dans la salle ensoleillée Ayant des drapeaux au plafond, Toutes ces clameurs d’enfants font Un bruit de volière éveillée. Le bruit redouble et les chansons : Marie, Eugène, Jeanne, Georges ! Et l’on dirait des rouges-gorges Qui répliquent à des pinsons !… Mais ce sont les petites filles Qui font leurs plus coquets minois, Ouvrant leurs éventails chinois Pour les figures des quadrilles. Aux bras des cavaliers muets Elles ont des poses exquises ; On dirait de jeunes marquises Qui dansent d’anciens menuets. Vous dites : « ce sont des poupées, Il n’y a vraiment plus d’enfants ! » Moi je les aime et les défends Dans leurs mignonnes équipées. Malgré les censeurs puritains Gardons ces bals pleins de chimères Pour les enfants — et pour leurs mères Qui revivent leurs jours lointains. Six heures. Encore une danse. Six heures. Le galop final. Et le chef d’un air machinal Marque aux violons la cadence. Enfin le bal est terminé !… Il en est temps, car on se lasse ; Chaque enfant revient à sa place ; Oh ! quel joyeux après-dîné !… Mais les robes sont défraîchies Comme l’aile des papillons Qu’on prend l’été dans les salons Où les attirent les bougies. Sept heures. On retourne enfin Le long de la digue encombrée ; C’est l’heure douce où la marée Frange d’argent le sable fin. Huit heures. Chaque enfant se couche Car il se sent très fatigué ; Il n’est plus vif, il n’est plus gai, Et met son pouce dans la bouche. Il danse encore, et se souvient Du bal passé, de ses valseuses, Et ses paupières paresseuses Couvrent ses yeux… le sommeil vient… Et dans sa chambre que décore Un bouquet d’œillets odorants, La bougie aux reflets mourants Brille dans l’ombre — et danse encore ! Æîðæ Ðîäåíáàõ (Georges Rodenbach) Äðóãèå ñòèõîòâîðåíèÿ ïîýòà: Êîëè÷åñòâî îáðàùåíèé ê ñòèõîòâîðåíèþ: 247 |
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